Abelone

Vous me direz peut-être ce que vous pensez de l'apparition d'Abelone dans le miroir de l'avant-dernier cahier, à Venise : est-elle son reflet ? son autre lui ? de l'autre côté du miroir, celui très fin, juste avant l'autre monde.

Dans l'entre-paragraphe de l'écriture de ce mail je viens de relire ce cahier : à Venise, dans une réception où personne ne se connaît, Malte songe à Venise, la nocturne, lieu de cet autre-monde où l'on se délasse, s'exposant à la musique. Malte réfléchit, Venise a été créée de force, sur des fonds d'arbres, échangeant son pauvre sel contre les merveilles du monde. L'artifice Venise est le fruit d'une rigueur, c'est là la condition à ce qui leur paraît, à eux, si léger.

Malte voit devant une vitre lumineuse une jeune femme, elle paraît danoise, elle l'observe, elle a les yeux sévères et pensifs, « sa bouche qui imitait ironiquement l'expression apparemment irritée de mon visage. Je sentis aussitôt la tension impatiente de mes traits et pris un visage indifférent, après quoi sa bouche devint naturelle et hautaine. Puis, après un instant de réflexion, simultanément, nous nous sourîmes l'un à l'autre ». L'imitant si fidèle, elle est son reflet : il sera question dans ce quasi-dernier Cahier d'un jeu de Malte avec son reflet. Il sera question de l'authentique « moi » qui s'exprime à nous depuis le non-lieu du miroir. La différence entre la chanson italienne et l'allemande ? L'incantation d'Abelone.

Entrent la comtesse et ses convives. Ils somment la jeune fille de chanter. Elle hésite avant d'entonner

« une de ces chansons italiennes que les étrangers tiennent pour authentiques parce qu'elles reposent sur une convention si apparente. Elle qui la chantait n'y croyait pas. Elle la levait avec peine, elle faisait trop d'efforts. Par les applaudissements qui éclatèrent en avant, on pouvait apprendre que c'était fini. J'étais triste et honteux. Il y eut un peu de mouvement, et je décidai de me joindre aux prochaines personnes qui s'en iraient. Mais alors il y eut tout à coup un silence. Un silence se fit que personne encore n'avait cru possible; il durait, il se tendait, et à présent en lui s'élevait la voix. (Abelone, songeai-je; Abelone.) Cette fois elle était forte, pleine et cependant n'était pas lourde; d'une seule pièce, sans rupture, sans couture. C'était une chanson allemande, inconnue. Elle la chantait avec une simplicité singulière comme une chose nécessaire. Elle chantait :

Toi, à qui je ne confie pas

mes longues nuits sans repos,

Toi qui me rends si tendrement las

me berçant comme un berceau;

Toi qui me caches tes insomnies,

dis, si nous supportions

cette soif qui nous magnifie,

sans abandon ?

(Une courte pause, et hésitante) :

Car rappelle-toi les amants,

comme le mensonge les surprend

à l'heure des confessions.

De nouveau le silence. Dieu sait qui le faisait tel. Et puis les gens remuaient, se poussaient les uns les autres, s'excusaient, toussotaient. Déjà ils allaient passer à un brouhaha général qui effaçait tout, lorsque soudain la voix éclata, résolue, large et d'une seule poussée :

Toi seule, tu fais partie de ma solitude pure.

Tu te transformes en tout : tu es ce murmure ou ce parfum aérien.

Entre mes bras : quel abîme qui s'abreuve de pertes.

Ils ne t'ont point retenue, et c'est grâce à cela, certes, qu'à jamais je te tiens.

Personne n'avait attendu cela. Tous étaient comme courbés sous cette voix. Et, à la fin il y avait en elle une sécurité si forte que l'on eût dit qu'elle savait depuis des années qu'en cet instant elle devrait chanter. »

Malte et son reflet féminin : la jeune femme, seule devant la fenêtre lumineuse, puis lui-même appuyé « contre l'intérieur noir et miroitant de la porte ». Le visage reproduit les traits de Malte, en fait l'on ne sait qui imite qui. Ensuite Malte la quitte du regard, immédiatement elle est toute proche, presque en lui. Elle est la jeune femme intérieure de Malte. Se tendant peu à peu, elle se révèle Abelone.

Fabuleux Rilke, jeux de miroitements de l'âme de Rilke chantant dans son reflet, en italien artificiel puis en un allemand, d'une voix forte et pleine, cette voix est Abelone toute entière, dans l’univers de reflets, insaisissables, elle l'encourage à ne pas chercher à se lier à elle, à être amants, elle échappe à ses bras et tant mieux ainsi, c'est ainsi qu'à jamais il la tient : « si nous supportions cette soif qui nous magnifie, sans abandon ? » Abelone a de l’amour de long.

J'ai le pressentiment en cet instant où je t’écris chère amie, cher ami – si tu permets l’audace d’un tu (Aragon disait tu à tous ceux qui s’aiment) – que Rilke n’a pas seulement compris les Tapisseries, Rilke a compris les projections dans un envers de miroir, un alter-ego féminin, notre autre « nous » dans ce monde féérique d’envers de miroir, de Venise, bâti avec efforts, théâtre des inverses. Rilke a décrit dans sa vivacité, dans sa vie, dans son ambiance, et décrivant si justement cet au-delà, il nous y convie, et le temps d’une lecture nous sommes en cet autre-monde. Fabuleux Rilke ! Quel génie ! Rimbaud y était-il parvenu ? Magnifiques visions des Illuminations, mais nous y voyons par les yeux de Rimbaud, jeunes. Rilke parvient par l’apparente simplicité de son récit, à nous envelopper dans ce qui va se fissurer dans une dimension fantastique, nous proposant comme un pacte, celui énoncé dans la chanson, de ne pas rompre le sortilège, de ne pas prendre le reflet dans nos bras, de le connaître non en lui mais en lien, c’est ainsi que se connaî un reflet, en lien.