Remerciements

Comment faire des remerciements sous un pseudonyme ? Pourtant il le faut, dire merci.

Je remercie ma femme divine, ma petite souris.

Je remercie Pacôme, sel alchimique de l'œuvre; Nabokov, meilleur des conseillers; Atsushi qui s'est essayé à une traduction japonaise; Ricilius napoletano qui a relevé et traduit les dialogues de La dolce vita; Quinzième lettre grecque; Amis nocturne, électro, suisse allemande, cousin, plus fort que la mort, du beau pavillon - qui ont bien voulu me relire.

Je remercie le musée de Cluny qui prend si bien soin des Tapisseries.

Je remercie les lapins.

Présentation du site et de l'auteur

L'été 2020, je me suis laissé emporter à écrire quelques pages au sujet des tapisseries de La Dame à la Licorne. Depuis, ces pages ne firent que s'enrichir. S'entremêlant dans l'étude, la rigueur de l'écriture devint mon bon guide. Lequel des deux aurait été le plus étrange : écrire pour moi-même ou écrire pour partager ? Alors pour partager cette étude, j'ai cherché un éditeur (en vain), avant de me renseigner sur l'auto-édition (quel merdier), puis l'e-pub. L'idée est devenue de "mettre tout ça en ligne",  d'une façon c'est devenu plus drôle, j'ai pris le contrôle. J'ai pensé à une application pour mobile, finalement c'est un site avec une interface mobile (pourquoi pas créer un lien sur votre écran d'accueil ?). Depuis je prends conscience qu'il y a comme un problème d'identité, pas tant par le format un peu old-school de site internet, mais parce que "oui, tout est en ligne, non il n'y a pas de livre à acheter, oui c'est gratuit". Alors que vaut une étude qui ne se vend pas ? Vaut-elle la peine d'être lue ? Car ce qui se lit vraiment, ce qui mérite l'attention profonde du lecteur, nous avons l'habitude qu'il ait une certaine valeur, un certain coût.

Le site s'appelle 6 tapisseries car les tapisseries dites de La Dame à la Licorne sont au nombre de six et qu'elles ont été retrouvées sans titre, sans histoire, sans notice. Je les appellerai les Tapisseries. J'ai mis 6 à côté de "tapisseries" dans le titre. C'est parce que le symbole est la clé du mystère, 6 appartient à la symbolique des nombres, et les Tapisseries sont un mystère.


Au sujet du pseudonyme :
- Suzuki est un nom de famille japonais courant, avec "suzu" de cloche et "ki" d'arbre. Suzuki évoque la cloche qui purifie l'air l'instant d'une prière, dans cet enclos de nature qu'est le temple shinto, un peu comme une île bleue sur des flots rouges.
- Aowashi est un prénom japonais rare, avec "ao" de bleu et "washi" d'aigle. C'est l'aigle bleu, invisible sur le fond bleu du ciel. Cet aigle matériel et invisible représente pour moi l'aigle de l'Hymne de la perle, le message adressé par ses parents célestes au prince plongé dans l'oubli, message qui lui rappelle son origine céleste et sa mission, retrouver la perle.

6tapisseries : un livre pensé et écrit dans le métro
6tapisseries : un livre pensé et écrit dans le métro

Pacôme Thiellement : enchanteur de ce monde

Sans tes encouragements, surtout sans ces discussions dont je suis chaque fois sorti des idées plein la tête, ce livre n'aurait jamais vu le jour.

Catalina Vicens : enchanteresse de ce monde

J'ai écouté l'album Partenia en boucle pendant presque toute l'écriture de ce livre. Chaque fois j'ai levé les yeux de l'ouvrage à 03:05 de La recercada per b quadro del primo tono

Sur l'apprivoisement d'une perruche : Aérien

Mon rêve, apprivoiser une perruche, mais ce serait compter sans le chat.

Site de Jacky Lorette sur les Tapisseries :

Qui est la dame ? Qui est l'accompagnante ? Et bien d'autres énigmes des Tapisseries trouvent leur réponse ici.

Liens Web

Site des éditions Le Feu Sacré :

J'ai découvert le tarot Perino à l'état de plaques de tilleul, dans une vidéo qui sentait l'encre. Merci Le Feu Sacré de l'avoir fait réalité

Noir-noir : la sape de la Dame

Le fond noir remplace le mille-fleurs sur ces habits. Astral

Musée de Cluny :

(les Tapisseries sont à la fin du parcours)

Si les Tapisseries nous étaient contées

Une élégante dame, un jour qu'elle se promenait sur une étendue rouge, fut témoin de cette scène : un lion affrontait une licorne en duel. Lorsqu'ils eurent pris leur élan, la licorne et le lion levèrent leurs targes, ces boucliers pourvus d’une encoche pour maintenir la lance, joliment peints en bleu avec trois lunes montantes sur une bande rouge. Lorsque les lances frappèrent les boucliers, le lion bondit, ajoutant de son poids sur sa lance. La licorne chuta et à peine avait-elle heurté le sol que le lion était sur elle, il rugissait férocement, elle s’agitait dans des contorsions de cheval, le lion appuyait puissamment ses griffes sur son cou, un cou terriblement étiré, renversant la tête pour ne pas voir. À cet instant la dame fit entendre sa voix, une voix qui tire d'un rêve. Le lion fut juste assez surpris pour que la licorne se libère. Il jaillit aussitôt, rugissant de rage, tranchant l'air de ses griffes. Mais il ne pouvait pénétrer le cercle qui s’était formé autour de la dame et la licorne. Impassibles, elles échangèrent d'agréables regards, elles se sourirent et la licorne fit une jolie salutation. Derrière, le lion avait revêtu une armure d'un fer noirci, dressant sur son côté une lourde lance d'un métal plus noir encore, et deux braises crépitèrent derrière son heaume tandis qu’il disparaissait dans l'ombre.

Au loin, les inquiétantes rougeurs ondoyaient dans la brume, de faibles lueurs dessinaient la rampe du tournoi, du sable jaillit, puis le sol trembla sous de lourds coups, le lion s’approchait à une cadence infernale, et tout était de plus en plus sombre, les ténèbres semblaient fondre sur la licorne. Elle était terrifiée quand un nouvel appel de la dame la tira de sa torpeur, elle était toute proche, vêtue d'une robe noire brodée d'or, portant un diadème sur ses longs cheveux blonds, avec à sa taille une chaîne ornée d’une pierre rouge. Elle porta sur la licorne un regard d'audace et de désir. Elle lui tendit une lance d’un bleu rayé d'or, lui fit une tendre caresse et la licorne bondit dans les ténèbres, dans un jaillissement de lumière, éclairant tout autour une multitude de fleurs sur l'herbe rouge. À mesure qu'elle avançait le lion apparut comme on approche une bougie, son armure se révéla dans des reflets qui grandirent jusqu’à la consommer dans un vent de cendres, le lion avait une toute autre allure, il était fasciné, incrédule devant la gloire de la licorne, elle ne l’avait pas même touché de sa lance brandie vers le ciel. La licorne retourna à la dame. Quatre espèces d'arbres entouraient la scène. La dame caressait la corne, fixant au lointain l'éclat de l'aurore.

La licorne se tenait à côté de la dame avec le lion qui avait retrouvé sa superbe, quand, en honneur du tournoi et d’un commun regard, la dame choisit la licorne pour amant. Une jeune accompagnante parut, elle tenait un plat de cuivre empli de centaines de fleurs. La dame, patiemment, tressait une couronne, le regard baissé sur son ouvrage, consciencieuse. Elle tressait la couronne de ses fins doigts, jeune et gracieuse, hésitante à regarder la licorne à qui elle s’était promise. Elle rêvait de leur avenir à toutes deux, la licorne la conduirait en des lieux de blancheurs, ensemble elles repeindraient le monde en un monde plus beau, plus lumineux, et ensemble elles révèleraient tout sur leur passage, elles révèleraient tout à sa juste place, sa juste signification, de son nom véritable qui éveille des noms semblables, des noms comme des choses agissantes. Avec la licorne elles créeraient un amour réel comme ces choses, un amour tel une barque, tel une arche, prête à porter avec elles toutes les âmes sensibles. Ensemble elles ne quitteraient jamais ces lieux de merveilles, ce royaume à elles seules dédié et qu’elles peupleraient de joies sublimes. Avec la licorne, la dame quitterait ce monde, elle n’aurait plus jamais à le retrouver, pourtant elle en resterait toute proche, elle aurait réappris à le voir, à l’entendre, à le toucher, à le goûter, à le sentir, à le penser.

C’est de ce bel avenir que la dame rêvait en tressant la couronne qui assurément scellerait leur amour immortel. La dame tressait ses espoirs, la sérénité habitait ses gestes, elle voyait ce calme qui l’habitait s’étirer infiniment selon un plan merveilleux. Le parfum des fleurs peu à peu s’élevait, emplissant l’atmosphère de senteurs enivrantes, la dame et l’accompagnante prirent ensemble une lente inspiration puis elles fermèrent les yeux dans un doux sourire. Lorsqu’elles les rouvrirent, l’accompagnante sembla sensiblement grandie, après quelques respirations elle était une belle et jeune femme, puis elle atteint l’âge mûr, avant de se couvrir de rides et de larmes de regrets. Subitement l'accompagnante retrouva ses jeunes années, une jeunesse étrange, qui avait gardé le souvenir des rides et des larmes, avec des yeux qui jetaient à présent sur la dame, sur la scène entière, sur ces rêves de merveilles, un regard qui disait que tout ici périrait, que l’amour fanerait comme les fleurs. La dame ferma longtemps les yeux, se laissant choir dans la nuit.

Lorsqu’elle les rouvrit, elle avait face à elle une splendide accompagnante, la licorne à ses côtés. Une licorne dont l’expression disait tout du désamour. Elle n’avait plus d’yeux que pour la jeune concurrente, insensible aux larmes de la dame. En effet déjà la dame pleurait, à ses côtés le lion aussi pleurait, et les lapins dans l’herbe partout étaient menacés par les renards et les lionceaux. Un long voile noir descendit sur ses mains, faisant de longs plis en pointes. Le froid envahit la dame et une fine lueur bleue plana dans l’air, une brise plus froide vint déposer quelques flocons sur le noir manteau, puis sur les fins doigts de la dame. Rapidement l’herbe fut si couverte que l’on ne distinguait plus rien d’autre qu’un léger manteau blanc. Le soleil reparut de derrière le gris du ciel, faisant sur la prairie des miroitements. Un groupe d'oies sauvages, éblouies, se dispersèrent quand du haut du ciel un faucon fondit sur elles. Il heurta une oie qui chuta, il la plaqua mais aussitôt il reprit son vol, refusant de se lier à elle. La dame accourut mais la neige était si haute ici qu’elle s'enfonçait plus à chaque pas, elle était retenue comme dans un cauchemar. Lorsqu’elle arriva au bout de sa peine, l’oie s’était envolée, laissant derrière elle trois gouttes de sang sur la neige.

La dame se rappela la caresse sur la corne, ses doigts tressant la couronne, les vœux qu’elle avait vécu le temps d’un songe, et elle aperçut dans le miroir de la prairie enneigée le cortège de ses regrets. Elle y pensa tant qu’elle s’oublia. Puis douloureusement le cruel regard de la licorne la rappela et elle se sentit seule, délaissée même par les larmes. Ainsi pensait-elle en revenant, chaussant à chaque pas la profonde empreinte qu’elle avait faite en venant. Entre les arbres était apparu un haut instrument de bois. La dame s’approcha et relevant ses manches, laissa ses doigts aller sur le clavier. De l’autre côté l’accompagnante actionnait le soufflet, faisant vibrer l’orgue en de longues et chaudes notes. La dame joua sans savoir qu’elle jouait, se laissant porter. Tous ensemble ils écoutèrent, le lion et la licorne, la dame et l'accompagnante, tous les animaux et tous les oiseaux, le renard comme le lapin, le faucon comme l’oie, ils écoutèrent la triste mélopée qui les enveloppait. Ils levèrent un même regard vers la dame qui esquissa un curieux sourire.

Elle cessa de jouer et caressant l’oie blessée qui volait près d’elle, elle l’encouragea à voler plus encore. Elle saisit le faucon par ses serres et l’attacha à des chaînes. Elle releva ses bracelets et ôta son voile. Dans ce voile elle déposa ses bijoux et les fit glisser dans un coffret porté par l’accompagnante. Autour le lion et la licorne, debout, tenaient chacun un pan d’un rideau ouvrant sur une tente bleue, l’invitant à franchir un seuil sous cet augure “À mon seul désir”. Elle caressa le lion et s’inclina devant la licorne, avant de pénétrer dans la tente où elle fit ses prières sous le regard de l’accompagnante. La dame avait chassé de son cœur toute envie, toute tentation, elle n’avait d’autre désir que de se détacher de toute chose.

Elle resta ainsi sept jours avant de ressentir de la peine pour le faucon. Le bec en sang, il ne cherchait plus même à briser ses chaînes. Elle s’approcha de lui. Elle l'abreuva, elle le nourrit, elle le soigna. Elle alla dans la forêt lui chercher une buche, elle dut se souvenir de la dimension de ses serres, de sa corpulence, reproduisant en pensée le faucon tout entier et se l'imaginant au dehors. Elle veilla sur le faucon, constamment à ses côtés, l’observant, apprenant à reconnaître ses envies, apprenant à les satisfaire. Le faucon recouvra peu à peu sa fougue, mais il ne songea pas à fuir. Il désirait à présent que la dame le satisfasse, c’était à lui son seul désir, et elle n’avait d’autre désir que de le satisfaire, le connaître, car en lui, en cette réunion, en ce nouvel accord, c’est toute une scène qui se jouait à l’envers et soudain, à l'étrange lumière de l'ombre, elle vit du faucon en elle. Elle enfila un épais gant de cuir et, portant le faucon sur son poing, le libéra d'un beau geste. Le faucon sembla disparaître dans l’éclat du soleil. Il retrouva ses habitudes, il retrouva l'œil du prédateur, mais il ne cessa jamais de revenir à l’appel de sa dame.

Un jour une fragile perruche vint se poser sur le poing de la dame. Elle resta immobile, le fragile oiseau la regardait. Un vent léger souleva son voile rose et la perruche déploya ses ailes. L’accompagnante s’agenouilla, présentant à la dame un calice. La dame, ne quittant pas la perruche du regard, saisit une dragée qu'elle lui offrit et dans le geste la friandise se changea en perle, une perle abritant en ses reflets nacrés un double de notre monde. Dans des reflets de reflets le geste de la dame ne cessait jamais, un geste qui prit une allure singulière, un geste de prêtresse, de papesse. Une pie entra mais le faucon la chassa. La liturgie continua à l'abri de la roseraie, dans un enivrant parfum qui jamais ne cesserait. La perruche déployait ses ailes comme les roses et ses mots, ses paroles, son verbe rappela à la dame des souvenirs oubliés, des souvenirs d'avant sa naissance, des souvenirs de l'universelle et immense vérité. Elle devint la femme de la femme, elle-même devenue le message, et dans ce miroitement d'infini la perruche vit le reflet des radiances de son âme. Le lion rugissait mais la licorne, elle, étrangement détournait le regard vers son avenir. Elle reposait sur les genoux de la dame, une dame aux yeux mi-clos, les cheveux blonds emmêlés de perles dans un fin voile noir. Il y avait dans cette coiffure du jour se mêlant à la nuit. D’une main la dame caressa la licorne et de l’autre elle lui présenta dans un miroir son reflet. La licorne leva son regard vers la dame qui toujours laissait radier sur elle son œil mi-clos, la captivant vers ce qui prit le centre de la scène, la pierre rouge à son cou la vida de ses pensées. Redirigeant sa vue vers le miroir, la licorne y vit se mêler son âme et celle de la dame, elles s'unissaient dans les astres.

Le syndrome de La Dame à la Licorne

Ce texte est extrait d'un mail envoyé à Jacky Lorette sur le sujet du « syndrome de La Dame à la Licorne ». Sur son site, Jacky a écrit un article sur le sujet, reprenant divers témoignages de premières rencontres avec les Tapisseries, des rencontres chaque fois surprenantes, suspendues et profondément intimes, à l'image peut-être du fameux Syndrome de Stendhal. Cet article est suivi d'études sur les Tapisseries dans les œuvres de Maria Rainer Rilke (avec une traduction personnelle du poème La dame à la licorne), Jean Genet (sur l’irréel de la frontière) et Jean Cocteau (qui créa un ballet La Dame à la Licorne).

« Vous avez raison, il existe bel et bien un syndrome. Votre analyse, avec l'appui de cas, a pour effet de magnifier les Tapisseries, de nous rappeler dans les mots ce qu'elles sont en réalité, au-delà de la vue, ce qu'elles sont en vision. Ces six dames nous regardent, tout autour de nous elles forment le cercle des incantations, et qu'invoquent-elles en nous ? C'est nécessairement profond, rouge, signifiant, alimenté par le regard de Vue, l’œil mi-clos qui ouvre sur cet autre monde. Vous nous traduisez Rilke qui exprime ce beau désir de la dame, espérant que la licorne se voit dans le miroir de son âme, je cite « mais vous ne voulez atteindre qu’un seul désir : qu'un jour la licorne trouve son image, calme, dans le profond miroir de votre âme ». [voyez toute la thématique du miroir de l’âme qui révèle la licorne spirituelle à elle-même ! avec le génie poétique de Rilke] Citez-moi d'autres œuvres qui nous encerclent ainsi, il y a les tapisseries de Bayeux et d'Angers, bien sûr, mais c'est tout de même inédit, dans cet ostinato comme vous dites (vous verrez dans Contretent je parle de ricercada !). Elles sont répétitives et dissemblables à la fois, de cette drôle de dissonance, dans cette familiarité trompée, de cet unheimlich, ce mot freudien si difficile à traduire : ce qui ressemble à la maison mais qui n'est pas la maison, ce qui semble familier mais qui s'avère différent. Dans cette dissonance il y a une fissuration, une ouverture, un déchirement du voile qui bascule dans le reflet, révèle l'envers de la tapisserie. Et cet envers de tapisserie, cet intérieur, cette face invisible comme la licorne de Rilke fuyant sous le regard, est propice à la projection de contenus inconscients.

Je me suis souvent interrogé sur le lieu de l'art : où regarder tel ou tel tableau, savoir s'il était fait pour être vu dans la solitude du foyer ou dans les galeries boisées des musées, savoir quel lieu, quelle ambiance lui seraient propices. La grande expérience il me semble est l'église, ce lieu où tout est maîtrisé pour conduire à un sentiment, la découverte progressive en avançant dans la nef, la musique de l'orgue, le parfum de l'encens, le froid du marbre luisant, et la lumière que filtrent les vitraux. J'ai eu une expérience de cette veine au Chichu art museum sur l'île de Naoshima au Japon, œuvre - musée de Tadao Ando où tout est maîtrise, et bascule se fait, porte il y a. Les Tapisseries réunies, peut-être pas les six, mais six bien sûr est mieux, créent leur lieu, elles dépassent dans notre monde, elles ont leur territoire, leur enclos. Il y a donc bien du syndrome de Stendhal à la basilique de Santa Croce, par le lieu voulu, par l’extraction de notre ici. Et c'est dans cette rupture, cet unheimlich, que nous sommes perdus et que nous nous retrouvons à la fois, tel Perceval devant la plaine enneigée, nous voyons dans les Tapisseries un entremêlement des mille et un signes mis par l'auteur et par les mille et une projections de l'inconscient. Nous nous parlons à travers les Tapisseries et elles nous parlent à travers nos introspections, elles s’entremêlent en nous et leur contemplation a quelque chose de surnaturel. C'est de ce type d’œuvres que se nourrissent les mystiques, œuvres portant la Signature, terme cher à Jacob de Boehme.

J'apprécie particulièrement votre passage sur les visiteurs du musée, avec leurs deux œillères, d'un côté l'écran de leur téléphone portable et de l'autre le guide du musée, avec l'interprétation des cinq sens qui leur occulte toute projection, tout mystère. Le temps de s'interroger sur "Mon seul désir", de penser au sixième sens et ils sont occupés en pensée. Je ne les critique pas, quelle belle contemplation que celle des Tapisseries, tout en déployant par l’esprit la grandeur du monde des idées platoniciennes. Mais déjà il faut partir, on vous tire par la manche et vous serez satisfait de votre visite. Comme dirait John Lennon, ça aura été un instant karma, il n'y a malheureusement rien derrière, le sillon s'effaçant à mesure qu'il s'éloigne. Pourtant les Tapisseries ont l'infini derrière elles. Comment inciter le public à les regarder véritablement ? A se détacher ? A se détacher même des interprétations des livres et des sites, pour s'oublier en elles, éventuellement d'en remonter avec une hypothèse, une clé du mystère, comme une perle remontée de profondeurs d’ombre marine. Il y a un insondable, un écho de reflets, il faut les revoir sans se soucier des lectures et des interprétations, il faut s'abandonner à elles et elles nous répondront, avec une intuition qui peut-être donnera naissance aux démonstrations nécessaires. Fait inhabituel, il y aura dans ce procédé une mise en exergue du générateur de l'intuition : l'inconscient. Et le plus particulier du détail des Tapisseries reflètera le plus particulier du détail de nos songes, de notre ineffable état d'âme et devant l’œuvre célèbre nous nous sentirons à la fois unique et entouré d'une gigantesque famille de contemplateurs dont la finesse de l'âme fait écho aux mille et un détails, nous mettant dans l'évidence de l'universel de l'incommunicable de l'être. De quoi être stupéfait, sidéré, sans mots, hébété, physiquement saisi, autant de symptômes qui par leur répétition stéréotypée dessinent bel et bien un syndrome. »

Merci à Jacky Lorette de m'avoir fait découvrir le poème méconnu de Rilke La Dame à la Licorne. Pour le lire et le comprendre, je pense qu'il faut commencer par lire Les cahiers de M.L. Brigge. En commençant par la note qui précède la visite des Tapisseries (Note 36, citée intégralement à la fin de ce texte). Alors que Malte (le narrateur) vient de perdre sa mère, apparaît sans raison apparente Abelone, venue se divertir. Abelone qui conte à Malte la jeunesse et le brutal mariage de sa défunte mère. Abelone qui ne s'est pas mariée car « Il n'y avait personne », Abelone qui chante. Pourtant Malte craint la musique « non pas parce qu'elle me soulevait plus violemment que tout hors de moi-même, mais parce que j'avais remarqué qu'elle ne me déposait plus où elle m'avait trouvé, mais plus bas, quelque part dans l'inachevé ». Mais il aime le chant d'Abelone sur lequel il peut monter « debout, très droit, de plus en plus haut, jusqu'à ce que l'on pensât que l'on pouvait être à peu près au ciel, depuis un instant déjà. » Abelone dont il ne sut d'abord si elle était belle. Contemplant la silhouette des arbres la nuit, debout à l'embrasure de la fenêtre, il se questionnera sur sa beauté, lui écrivant des lettres qui se révèleront être des lettres d'amour. Lorsqu' enfin il la retrouvera, l'été, il descendra de la voiture courir par les chemins et retrouvera Abelone, leur chaleur changeant les lieux de sorte que les roses fleurissent jusqu'en hiver. Abelone dont l'on nous dit si peu, comme l'ellipse de la fontaine de La Dolce Vita « parce que à dire les choses on ne peut que faire du mal. »

Stina Frisell, à qui Rilke dédie le poème, était la cousine de Lizzie Gibson, proche amie de Rilke. Nous savons que Rilke fréquenta Stina à Paris en 1906-07. Peut-être qu'ils virent les Tapisseries ensemble. Peut-être que c'est un amour naissant pour elle, une ambiance, qui accompagnait Rilke lors de sa rencontre des Tapisseries.

La note suivante suivante est celle de la rencontre des Tapisseries (Note 37) : « Il y a ici des tapisseries, Abelone, des tapisseries. Je me figure que tu es là ; il y a six tapisseries ; viens, passons lentement devant elles. » Une longue note brisée en fragments dispersés dans les ouvrages sur les Tapisseries, quelques mots mêmes, de ceux-là même que je viens de citer, sont inscrits à l'entrée de la salle des Tapisseries à Cluny. Rilke a compris les Tapisseries, même s'il mentionne au poing de la dame un faucon au lieu d'une perruche, il les a absolument comprises, il a été à leur juste accord, il s'est laissé guider par elles, il a été dans leur moment. Il comprend tout, et il nous dit indirectement, il dessine l'aura, invoquant l'ambiance, le sentiment, la nostalgie, il parle au souvenir, à l'universel féminin, au deuil de la mère, à cette autre femme : Abelone. Existe-t-elle seulement, Abelone ? Il songe qu'elle l'accompagne, elle est une ambiance, un fantôme. C'est cette femme qui l'élève par le chant et ne le déçoit pas, qui l'amène au-delà, qui l'accompagne devant cette dame des Tapisseries, « une femme en vêtements différents, mais toujours la même. » Nul n'a ressenti les Tapisseries comme Rilke pour qui l'étrange licorne de Vue est « belle, comme agitée par les vagues », qui décrit Vue comme « une fête vient encore ; personne n'y est invité. L'attente n'y joue aucun rôle. Tout est là. Tout pour toujours. » et qui clôt ainsi : « Abelone, je m'imagine que tu es là. Comprends-tu, Abelone ? Je pense que tu dois comprendre. »

La note suivante (Note 38) parle des jeunes filles visitant le musée : « Elles se trouvent devant ces tapisseries et s'y oublient un peu de temps. Elles ont toujours senti que cela a dû exister quelque part : une telle vie adoucie en gestes lents que personne n'a jamais vraiment complètement éclaircis ; et elles se rappellent obscurément qu'elles crurent même pendant quelque temps que telle serait leur vie. » Voilà, je pense, ce qu'il faut avoir à l'esprit pour  lire ce poème oublié de Rilke (traduction de La Pléiade) :

" LA DAME A LA LICORNE

(Tapisseries de l'hôtel de Cluny)

Pour Stina Frisell)

Femme et altesse : certes nous offensons souvent

un destin de femme que nous n'entendons pas.

Vous nous considérez comme pas encore mûrs

pour votre vie qui, si nous l'effleurons,

devient licorne, farouche bête blanche

qui s'enfuit... et sa peut est si grande

que vous-mêmes ne la retrouverez

/ s'évanouissant en sa sveltesse /

qu'après bien des mélancolies,

craintive encore, chaude et hors d'haleine.

Et vous restez à ses côtés, loin de nous, - et douces

passent vos mains sur le clavier des tâches quotidiennes ;

avec humilité vous servent les objets,

mais vous ne voulez voir qu'un seul vœu exaucé :

que la licorne un jour, découvre son image

apaisée dans le miroir de votre âme. »

Rilke, dans le poème, écrit à Stina Frisell. Malte, l'alter ego des Cahiers de MJ Brigge, s'adresse à une Abelone fantomatique, il ne lui écrit pas, il lui parle sachant qu'il se l'imagine, qu'il est seul, certainement il se parle intérieurement, alors il parle à une certaine face de lui-même qui s'exprime par Abelone. Il s'imagine sa présence et lui montre les Tapisseries comme si ils les regardaient ensemble, Abelone imprègne Malte et il change en sa présence, il voit autrement, pense autrement, écrit autrement. Et j'imagine que Rilke lui-même, écrivant Les cahiers, pour écrire de cette plume, devait s'imaginer Abelone à ses côtés, son regard, sa beauté, son ambiance. Celle qui accompagne est aussi celle qui occulte, elle ne permet pas de voir toutes les dimensions, elle fait voir selon ce qui l'intéresserait, ce qui serait de son monde, et Abelone est la femme née du deuil de la mère, une mère dont peu à peu elle cesse de parler et nous conduit à l'amour, un amour qui entre en nous en s'oubliant dans l'ombre à la lune, par l'embrasure d'une fenêtre. Pourtant Rilke n'avait pas perdu sa mère lorsqu'il écrivit les Cahiers, il souffrait d'une mère possessive, castratrice, qu'il a fui dans sa vie parisienne. Abelone est la femme véritable, elle occulte le reste et laisse voir les Tapisseries à sa propre lumière, celle d'un féminin dont on ne sait pas tout, qui nous conduit en dégradé du connu, le maternel, à l'inconnu inquiétant comme un fantôme, étrangement familier. Telle est l'ambiance d'un Rilke / Malte devant les Tapisseries.

Reprenons, l'imagine poétique est fugace. L'homme ne comprend pas la femme et la licorne de la dame s'enfuit. La femme ne pouvant la rattraper, se plongera dans la réclusion. Séduite à nouveau par ses charmes, la licorne reviendra. Alors la femme n'aura d'autre désir (cf l'inscription Mon seul désir sur Désir) que celui-ci : que la licorne se découvre, et que ce soit en se regardant dans le miroir de son âme à elle. La licorne, pour se découvrir, doit s'apaiser et accepter de se voir telle que la femme la voit, qu'humblement elle reconnaisse là sa véritable identité, immuable.

Le poème ne parle pas que de la dame des Tapisseries, il parle de la femme, « femme et altesse ». Qui est l'altesse ? De mon faible vocabulaire il s'agit de la reine, et plus largement de ce qui se situe au-dessus, avec les prêtresses, papesses, autant de figures du féminin au-dessus, céleste. Le poète s'exprime non par le « je » mais par le « nous », il parle à l'universel, au nom du masculin tout entier. Un masculin qui offense un destin féminin qu'il n'entend pas, qu'il ne comprend pas. Nous ne sommes pas encore mûrs, nous ne sommes pas parvenus au niveau de la femme (voir la Note 38 des Cahiers, au sujet des jeunes filles qui dessinent, recopiant un détail des Tapisseries : « (elles) ne font qu'étouffer en elles la vie immuable qui est ouverte devant elles dans les images tissées, rayonnante et ineffable. » « Elles ont déjà commencé à se retourner, à chercher. Elles, dont la force avait consisté jusque-là en ceci qu'on devait les trouver. »)

Elle est altesse. Il y a un déséquilibre. Y aura-t-il union sacrée, y aura-t-il avant cette union un rétablissement, par une hiérogamie du déséquilibre ? Le contact de l'homme avec la vie de la femme a enfreint l'enclos sacré et la magie s'est enfuie. C'est sa vie, ou plutôt c'est son destin, qui devient une farouche licorne, fuyant au contact de l'homme immature, impropre à pénétrer l'enclos sacré. La femme élèvera-t-elle l'homme, comme le chant d'Abelone éleva Malte « à peu près au ciel ».

C'est après la mélancolie que la licorne reviendra à la femme. C'est Ouïe : enveloppée de sa triste mélopée, la dame retrouve en elle la licorne, elle s'est réconciliée avec sa vie, son destin. Elle est aux côté de la licorne et nous sommes loin d'elles. Passant ses douces mains sur le clavier, elle se joue des tâches quotidiennes, elle enchante les choses, elle change notre monde. Celui qui se laisse aller à sa mélopée, à sa caresse, basculera instantanément dans la dimension de la femme, humblement soumis à ses volontés, guidé par les touches du clavier. N'est-ce pas la dame qui initie la perruche sur Goût et la licorne sur Vue ? Son désir, son seul vœu, est que la licorne non seulement se voit, mais qu'elle se découvre, qu'elle se connaisse pour la première fois, qu'elle ait connaissance d'elle-même, apaisée, reposée, sereine, et que ce miroir soit l'âme de la dame.

Remontons l’image dans ses multiples reflets. La dame s’est métamorphosée et, par sa nouvelle nature, elle séduit la licorne. Elle a quitté notre contact, notre attente, elle n’est pas partie à la poursuite du farouche animal, elle est entrée dans une apparente passivité, bercée de mélancolie elle a changé, elle s’est métamorphosée. Elle soumet les choses à sa volonté, son désir rayonne et humblement il nous élève. Notre raison, le lion, est en dehors. La licorne est notre farouche intuition, cette étincelle sur Toucher, qui s’est apaisée et se découvre lumière sur Vue. Le miroir de cette découverte, de cette connaissance de soi, est l’âme de la dame. Elle nous élève, guidés que nous sommes par elle, par son désir, et c’est à travers elle que nous nous découvrons. La révélation de la femme est une lumière et un miroir à la fois, c’est par sa connaissance d'elle et par la connaissance qu'elle a d'elle-même que les âmes se conjuguent et se révèlent.

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Les cahiers de Malte Laurids Brigge (traduction de Maurice Boetz. Editions Emile-Paul frères. Paris, 1906)

Note 36, sur Abelone :

« C'est en l'année qui suivit la mort de maman que j'aperçus pour la première fois Abelone. Abelone était toujours là. C'était même son tort le plus grave. Et puis Abelone n'était pas sympathique, c'est ce que j'avais constaté, un jour, autrefois, en je ne sais plus quelle occasion, et je n'avais jamais sérieusement vérifié cette opinion. Quant à demander une explication quelconque touchant la présence ou la nature d'Abelone cela m'eût semblé jus- que-là presque ridicule. Abelone était là et on usait d'elle tant bien que mal. Mais tout à coup je me demandai : pourquoi Abelone est-elle là ? Chacun de nous a pourtant une certaine raison d'être, ici, même si elle n'est pas toujours à première vue apparente, comme, par exemple, l'utilité de Mile Oxe. Mais pourquoi Abelone était-elle toujours là ? À un moment donné on m'avait dit qu'elle devait se distraire. Puis ce fut de nouveau oublié. Personne ne contribuait en rien à la distraction d'Abelone. On n'avait pas du tout l'impression qu'elle pût se divertir beaucoup.

D'ailleurs, Abelone avait une qualité : elle chantait. C'est-à-dire qu'il y avait des périodes durant lesquelles elle chantait. Il y avait en elle une musique forte et immuable. S'il est vrai que les anges sont mâles, on peut dire qu'il y avait un accent mâle dans sa voix : une virilité rayonnante, céleste. Moi qui comme enfant déjà, étais si méfiant à l'égard de la musique (non pas parce qu'elle me soulevait plus violemment que tout hors de moi-même, mais parce que j'avais remarqué qu'elle ne me déposait plus où elle m'avait trouvé, mais plus bas, quelque part dans l'inachevé), je supportais cette musique sur laquelle on pouvait monter, monter, debout, très droit, de plus en plus haut, jusqu'à ce que l'on pensât que l'on pouvait être à peu près au ciel, depuis un instant déjà. Je ne soupçonnais pas, alors, qu'Abelone dût encore m'ouvrir d'autres cieux.

Tout d'abord nos rapports se bornèrent à ceci qu'elle me parlait de l'enfance de maman. Elle tenait beaucoup à me persuader combien courageuse et jeune maman avait été. Il n'y avait personne jadis, à l'en croire, qui eût pu se mesurer avec maman dans la danse et l'équitation. « Elle était la plus hardie de toutes et infatigable, et puis elle se maria tout à coup », disait Abelone qui, depuis tant d'années, n'était pas revenue de son étonnement. « Cela arriva de façon si inattendue personne n'y comprenait rien. »

Je fus curieux de savoir pourquoi Abelone ne s'était pas mariée. Elle me paraissait âgée relativement, et qu'elle pût encore épouser quelqu'un, c'est à quoi je ne songeai pas.

« Il n'y avait personne », répondit-elle simplement, et en prononçant ces mots elle devint très belle. Abelone est-elle belle? me demandai-je surpris. Puis je quittai la maison pour l'Académie nobiliaire, et une période odieuse et pénible de ma vie commença. Mais lorsque, là-bas, à Sorő, j'étais debout dans l'embrasure de la fenêtre, à l'écart des autres et qu'ils me laissaient un peu en paix, je regardais dehors, vers les arbres, et en de tels instants de la nuit, la certitude grandissait en moi qu'Abelone était belle. Et je commençai de lui écrire toutes ces lettres, longues et brèves, beaucoup de lettres secrètes où je croyais parler d'Ulsgaard et de mon infortune. Mais je vois bien à présent qu'elles durent être des lettres d'amour. Et, enfin, vinrent les vacances, qui d'abord ne voulaient pas se décider à approcher, et ce fut comme d'un accord préalable que nous ne nous revîmes pas devant les autres.

Il n'y avait rien du tout de convenu entre nous, mais lorsque la voiture vira pour entrer dans le parc, je ne pus m'empêcher de descendre, peut-être seulement parce que je ne voulais pas arriver en voiture, comme n'importe quel étranger. Nous étions déjà en plein été. Je pris l'un des chemins et courus vers un cytise. Et voici qu'Abelone était là. Belle, ô belle Abelone!

Je n'oublierai jamais comment ce fut lorsque tu me regardas alors. Comme tu portais ton regard, pareil à une chose qui ne serait pas fixée, le retenant sur ton visage incliné en arrière.

Ah! le climat n'a-t-il donc pas du tout changé, ne s'est-il pas adouci autour d'Ulsgaard, de toute notre chaleur ? Certaines roses depuis lors ne fleurissent-elles pas plus longtemps, dans le parc, jusqu'en plein décembre ?

Je ne veux rien raconter de toi, Abelone. Non parce que nous nous trompions l'un l'autre  : parce que tu en aimais un, encore en ce temps-là, que tu n'as jamais oublié, aimante, et moi, toutes les femmes ; mais parce que à dire les choses on ne peut que faire du mal. »

Note 37, sur les Tapisseries :

« Il y a ici des tapisseries, Abelone, des tapisseries. Je me figure que tu es là ; il y a six tapisseries ; viens, passons lentement devant elles. Mais d'abord fais un pas en arrière et regarde-les, toutes à la fois. Comme elles sont tranquilles, n'est-ce pas ? Il y a peu de variété en elles. Voici toujours cette île bleue et ovale, flottant sur le fond discrètement rouge qui est fleuri et habité par de petites bêtes tout occupées d'elles-mêmes. Là seulement, dans le dernier tapis, l'île monte un peu, comme si elle était devenue plus légère. Elle porte toujours une forme, une femme, en vêtements différents, mais toujours la même. Parfois, il y a à côté d'elle une figure plus petite, une suivante, et il y a toujours des animaux héraldiques : grands, qui sont sur l'île, qui font partie de l'action. A gauche un lion, et à droite, en clair, la licorne ; ils portent les mêmes bannières qui montent, haut au-dessus d'eux : de gueules à bande d'azur aux trois lunes d'argent. As-tu vu ? Veux-tu commencer par la première ?

Elle nourrit un faucon. Vois son vêtement somptueux ! L'oiseau est sur sa main gantée et bouge. Elle le regarde et, en même temps, pour lui tendre quelque chose, plonge la main dans une coupe que la domestique lui apporte. À droite, en bas, sur sa traîne, se tient un petit chien au poil soyeux, qui lève la tête et espère qu'on se souviendra de lui. Et - as-tu vu ? - une roseraie basse enclôt l'île par derrière. Les animaux se dressent avec un orgueil héraldique. Les armes de leur maîtresse se répètent sur leurs mantelets qu'une belle agrafe retient. Et flottent.

Ne s'approche-t-on pas malgré soi plus silencieusement de l'autre tapisserie dès qu'on a vu combien la femme est plus profondément absorbée en elle-même. Elle tresse une couronne, une petite couronne ronde de fleurs. Pensive, elle choisit la couleur du prochain œillet, dans le bassin plat que lui tend la servante, et tout en nouant le précédent. Derrière elle, sur un banc, il y a un panier de roses qu'un singe a découvert. Mais il est inutile cette fois, c'est des œillets qu'il fallait. Le lion ne prend plus part ; mais, à droite, la licorne comprend.

Ne fallait-il pas qu'il y eût de la musique dans ce silence ? N'était-elle pas déjà secrètement présente ? Gravement et silencieusement ornée, la femme s'est avancée - avec quelle lenteur, n'est-ce pas ? - vers l'orgue portatif et elle en joue, debout. Les tuyaux la séparent de la domestique qui, de l'autre côté de l'instrument, actionne les soufflets. Je ne l'ai jamais vue si belle. Étrange est sa chevelure : réunie sur le devant en deux tresses qui sont nouées au-dessus de la tête et s'échappent du nœud comme un court panache. Contrarié, le lion supporte les sons, malaisément, en contenant son envie de hurler. Mais la licorne est belle, comme agitée par des vagues.

L'île s'élargit. Une tente est dressée. De damas bleu et flammée d'or. Les bêtes l'ouvrent et, presque simple dans son vêtement princier, elle s'avance. Car que sont ses perles auprès d'elle-même ? La suivante a ouvert un petit étui et, à présent, elle en tire une chaîne, un lourd et merveilleux bijou qui était toujours enfermé. Le petit chien est assis près d'elle, surélevé, à une place qu'on lui a ménagée, et le regarde. Et as-tu découvert le verset en haut de la tente ? Tu peux y lire : « À mon seul désir. »

Qu'est-il arrivé ? Pourquoi le petit lapin saute-t-il là en bas, pourquoi voit-on immédiatement qu'il saute ? Tout est si troublé. Le lion n'a rien à faire. Elle-même tient la bannière, ou s'y cramponne-t-elle ? De l'autre main elle touche la corne de la licorne. Est-ce un deuil ? Le deuil peut-il rester ainsi debout ? Et une robe de deuil peut-elle être aussi muette que ce velours noir-vert et par endroits fané ?

Mais une fête vient encore ; personne n'y est invité. L'attente n'y joue aucun rôle. Tout est là. Tout pour toujours. Le lion se retourne, presque menaçant : personne n'a le droit de venir. Nous ne l'avons jamais vue lasse ; est-elle lasse ? Ou ne s'est-elle reposée que parce qu'elle tient un objet lourd ? On dirait un ostensoir. Mais elle ploie son autre bras vers la licorne et l'animal se cabre, flatté, et monte, et s'appuie sur son giron. C'est un miroir qu'elle tient. Vois-tu elle montre son image à la licorne...

Abelone, je m'imagine que tu es là. Comprends-tu, Abelone ? Je pense que tu dois comprendre. »

Note 38, sur les jeunes filles au musée :

« Et voici que les tapisseries de la dame à la licorne ont, elles aussi, quitté le vieux château de Boussac. Le temps est venu où tout s'en va des maisons, et elles ne peuvent plus rien conserver. Le danger est devenu plus sûr que la sécurité même. Plus personne de la lignée des Delle Viste ne marche à côté de vous et ne porte sa race dans le sang. Tous ont vécu. Personne ne prononce ton nom, Pierre d'Aubusson, grand-maître parmi les grands d'une maison très ancienne, par la volonté de qui, peut-être, furent tissées ces images qui tout ce qu'elles montrent, le célèbrent, mais ne le livrent pas. (Ah, pourquoi donc les poètes se sont-ils exprimés autrement sur les femmes, plus littéralement, croyaient-ils ? Il est bien certain que nous n'aurions dû savoir que ceci.) Et voilà que le hasard, parmi des passants de hasard, nous conduit ici, et nous nous effrayons presque de n'être pas des invités. Mais il y a là d'autres passants encore, du reste peu nombreux. C'est à peine si les jeunes gens s'y arrêtent à moins que par hasard leurs études les obligent à avoir vu ces choses, une fois, pour tel ou tel détail.


Cependant on y rencontre parfois des jeunes filles. Car il y a dans les musées beaucoup de jeunes filles qui ont quitté, ici ou là, des maisons qui ne contenaient plus rien. Elles se trouvent devant ces tapisseries et s'y oublient un peu de temps. Elles ont toujours senti que cela a dû exister quelque part : une telle vie adoucie en gestes lents que personne n'a jamais complètement éclaircis ; et elles se rappellent obscurément qu'elles crurent même pendant quelque temps que telle serait leur vie. Mais aussitôt elles ouvrent un cahier tiré de quelque part et commencent à dessiner n'importe quoi : une fleur des tapisseries ou quelque petite bête toute réjouie. Peu importe ce que c'est, leur a-t-on dit. Et en effet, qu'à cela ne tienne ! L'essentiel c'est qu'on dessine ; car c'est pour cela qu'elles sont parties un jour de chez elles, de vive force. Elles sont de bonne famille. Mais lorsqu'elles lèvent les bras pour dessiner, il apparait que leur robe n'est pas boutonnée sur le dos, ou du moins ne l'est pas entièrement. Il y a là quelques boutons qu'on n'a pu atteindre. Car lorsque cette robe avait été faite on n'avait pas encore pensé qu'on dût ainsi s'en aller subitement, toute seule. Dans les familles, il y a toujours quelqu'un pour fermer des boutons. Mais ici, mon Dieu, qui pourrait se soucier de cela dans une ville aussi grande ? A moins peut-être que l'on ait une amie; mais les amies sont dans la même situation, et l'on finirait alors quand même par se boutonner ses vêtements les unes aux autres. Or cela, n'est-ce pas ? serait ridicule et vous ferait penser à la famille qu'on ne veut pas se rappeler.

Il est cependant inévitable qu'on se demande parfois tout en dessinant s'il n'eût pas été possible qu'on restât chez soi. Si l'on avait pu être pieuse, franchement pieuse, en se conformant à l'allure des autres. Mais il semblait si absurde de tenter d'être cela en commun. La route, je ne sais comment, s'est rétrécie : les familles ne peuvent plus aller à Dieu. Il ne reste donc que quelques autres domaines que l'on pouvait au besoin se partager. Mais pour peu qu'on le fit honnêtement, il restait si peu pour chacun séparément que c'en était honteux. Et si l'on essayait de tromper les autres, cela finissait par des disputes. Non, vraiment, mieux vaut dessiner n'importe quoi. Avec le temps, la ressemblance apparaîtra d'elle-même. Et l'art, quand on l'acquiert ainsi, peu à peu, est somme toute, un bien très enviable.

Et tandis qu'elles ont l'attention tout occupée par leur travail, ces jeunes filles ne songent plus à lever les yeux. Et elles ne s'aperçoivent pas que, malgré tout leur effort de dessiner, elles ne font cependant qu'étouffer en elles la vie immuable qui est ouverte devant elles dans les images tissées, rayonnante et ineffable. Elles ne veulent pas le croire. A présent que tant de choses se transforment, elles veulent changer, elles aussi. Elles ne sont pas éloignées de faire l'abandon d'elles-mêmes, et de penser de soi, à peu près comme les hommes parlent d'elles lorsqu'elles ne sont pas présentes. Et cela leur semble un progrès. Elles sont déjà presque convaincues que l'on cherche une jouissance, et puis une autre, et puis une autre, plus forte encore ; que la vie consiste en cela, si l'on ne veut pas stupidement la perdre. Elles ont déjà commencé à se retourner, à chercher. Elles, dont la force avait consisté jusque-là en ceci qu'on devait les trouver.

Cela vient, je pense, de ce qu'elles sont fatiguées. Durant des siècles elles ont accompli tout l'amour, elles ont joué les deux parties du dialogue. Car l'homme ne faisait que répéter, et mal. Et il leur rendait difficile leur effort d'apprendre, par sa distraction, par sa négligence, par sa jalousie qui était elle-même une manière de négligence. Et elles ont cependant persévéré jour et nuit, et elles se sont accrues en amour et en misère. Et d'entre elles ont surgi sous la pression de détresses sans fin, ces aimantes inouïes qui, tandis qu'elles l'appelaient, surpassaient l'homme. Qui grandissaient et s'élevaient plus haut que lui, quand il ne revenait pas, comme Gaspara Stampa ou comme la Portugaise, et qui n'avaient de cesse que leur torture eût brusquement tourné en une splendeur amère, glacée que rien ne pouvait plus arrêter. Nous savons de celle-ci et de celle- là, parce qu'il y a des lettres qui se sont comme par miracle conservées, ou des livres de poèmes plaintifs ou accusateurs, ou des portraits qui, dans quelque galerie, nous regardent à travers une envie de pleurer, et que le peintre a réussis parce qu'il ne savait pas ce que c'était. Mais elles ont été innombrables, celles dont les lettres ont été brûlées et d'autres qui n'avaient plus la force de les écrire. Des matrones qui s'étaient durcies, avec une moelle de délices qu'elles cachaient. Des femmes informes, qui, devenues fortes par l'épuisement, se laissaient devenir peu à peu semblables à leurs maris, et dont l'intérieur était cependant tout différent, là où leur amour avait travaillé, dans l'obscurité. Des femmes enceintes qui ne voulaient pas l'être, et qui, lorsqu'elles mouraient enfin après la huitième naissance, avaient encore les gestes et la légèreté des jeunes filles qui se réjouissent de connaître l'amour. Et celles qui restaient à côté de déments et d'ivrognes parce qu'elles avaient trouvé le moyen d'être en elles-mêmes plus loin d'eux qu'en nul autre lieu ; et lorsqu'elles se trouvaient parmi les gens, elles ne pouvaient s'en cacher, et rayonnaient comme si elles n'avaient vécu qu'avec des bienheureux. Qui dira combien et qui elles furent ? C'est comme si elles avaient d'avance détruit les mots avec lesquels on pourrait les saisir. »

Note 39, si nous étions des débutants :

« Mais, à présent que tout devient différent, notre tour n'est-il pas venu de nous transformer ? Ne pourrions-nous essayer de nous développer un peu et de prendre peu à peu sur nous notre part d'effort dans l'amour ? On nous a épargné toute sa peine, et c'est ainsi qu'il a glissé à nos yeux parmi les distractions, comme tombe parfois dans le tiroir d'un enfant un morceau de dentelle véritable, et lui plaît, et cesse de lui plaire, et reste là parmi des choses brisées et défaites, plus mauvais que tout. Nous sommes corrompus par la jouissance superficielle, comme tous les dilettantes, et nous sommes censés posséder la maîtrise. Mais qu'arriverait-il si nous méprisions nos succès ? Quoi si nous recommencions depuis l'origine à apprendre le travail de l'amour qui a toujours été fait pour nous ? Quoi, si nous allions et si nous étions des débutants, à présent que tant de choses se prennent à changer ? »

Volterrano. La Vierge Marie couronnée par la Trinité et quatre Sibylles. Florence, basilique Santa Croce (du syndrome de Stendhal)

Contretent

En optique, un prisme est un dispositif utilisé pour réfracter, refléter, disperser ou polariser un rayonnement lumineux [wiki]

Contretent : c'est incroyable, au moment où j'écris, aucun moyen de retrouver ce fichu mot, wikipedia encore, Claudio Veggio, ricercare, pas contretemps, contrepoint rigoureux, polyphonie, dissonance, premier renversement, second renversement, ou harmonie tonale. Le mouvement de contretent m'a longuement habité hier, en de longues heures à dicter mes pensées. Deux lignes mélodiques se succèdent, musique renaissance, clavecins. J'écoutais Recercada per b quadro del primo tono, par Catalina Vincens, pour la première fois je l'écoutais les yeux fermés. Habituellement je suis en train d'écrire, écoutant pour la cent et unième fois Il Cembalo di Partenope, en boucle comme des spirales. Chaque fois au même instant la musique m'arrête d'écrire, le même morceau, je le contemple un peu avant de réécrire. C'est un contretent, deux lignes mélodiques, parfois plus. D'abord elles se succèdent, ligne mélancolique, ligne exaltée, ensuite elles se confondent, elles se rapprochent, elles se répondent et s'enrichissent, elles tournoient, s'entremêlent, se mélangent, puis à 3:05 un tournoiement absolu tel la corne d'une licorne ou de Nerval, dans une tension vers l'infini, dans une envolée. Le mélange a formé une nouvelle teinte, celle de l’œuvre au jaune, de l'androgynat.

Il y a ici du sublime, je comprends à présent pourquoi chaque fois ce morceau m'arrête. Il y a du contretent dans tant de phénomènes du sublime. La musique, le blues, la tapisserie d'Ouïe sont à contretent, elles invoquent des sentiments dissemblables et dans une danse elles s'associent et créent un lieu unique où elles peuvent coexister, un ailleurs absolu dans lequel leur tournoiement nous a élevés. Et ce lieu est tout proche du basculement, il est sur le chemin. Je contemple mes pensées et souvent le contretent apparaît. En musique, en poésie ou au cinéma, le contretent avance comme une succession, comme une sinusoïde laissant au-dessus et au-dessous de la ligne des hémisphères blanc au-dessus et noir au-dessous, se succédant, plus ou moins haut, avec des ascensions, des descentes, des angles qui s'enrichissent, se répondent, toujours de noir et de blanc, ils se succèdent, puis la ligne s'ouvre et donne place à un invisible. Nous dansons dans l'invisible.

Dans la musique, le film ou le poème, la succession des instants dessine les va et vient du contretent. Qu'en est-il d'un tableau, d'une photo, d'une tapisserie, ces œuvres dans lesquelles tout se révèle en même temps, où tout coexiste ? Le voyant rimbaldien, incapable de tout voir à la fois, observe, promène son regard de détail en détail, d'indice en indice, allant de différents angles et de différents grossissements, révélant une temporalité, une succession dans le cheminement du regard, un regard guidé par une valse entre le contemplant et le contemplé. Les couleurs sont ensemble, les moments coexistent. Et pourtant contretent il y a, créant l'invisible sur la brisure, la fine limite où s'irise la Lune. Et à un instant le contretent nous saisit, il nous captive, comme le morceau de musique que l'on écoute en écrivant, comme une tapisserie d'enfance qui nous arrête vingt cinq ans après. Le contretent nous élève sans notre accord, sans notre compréhension, et c'est ce qu'il a de sublime, il nous élève sans qu'on le sache.

Son Histoire

Cette nuit la jeune fille me conta son histoire. Elle me souffla d’en dedans sa tombe des mots froids que je fis vivre.

C’était il y a fort longtemps.

Écoutez et voyez : le sabot claque, imprime son arc et rejoint le ciel dans un nuage de poussière. Ainsi se suivent, quatre coups puis recommencent, encore, encore, encore. Arrivé à une certaine cadence, regardez le corps de l’animal qui semble avancer et reculer dans sa course. Noir comme une nuit, agacé par l’étoile au talon de fer, regardez le glisser au loin, disparaître et réapparaître entre les collines jaunies par les foins. Sentez vos frêles mains sur la froide pierre. Écoutez les battements du cœur d’une vierge voyant jaillir l’inconnu. Plongez vous maintenant dans l’air du soir et fixez cette ligne où le soleil se brise en cent éclats rouges. Tout s’envole en vous, tout. Seule une idée demeure : ce chevalier vous emmènera. Et une larme vous vient.

Maintenant regardez par la fente d’un casque. Sentez la soif, le tumulte assourdissant du cheval et le dedans de l’armure qui vous blesse à l’encolure. Au loin un château se dessine puis disparaît au gré des collines. Il rougit à la lueur du soleil qui se brise. Et alors vous voyez en souvenir le spectacle d’un château à peu près identique. Il valsait, bercé par vos flammes assassines. Et vous riez à vous assourdir.

Crédits image Traits noirs emmêlés :

© Adagp, Paris. Crédit photographique : Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP.  Réf. image : 4F16781 [2003 CX 0477]. Diffusion image : l'Agence Photo de la RMN